Une fois l'institution effondrée, il distille son métier en sa plus petite unité vendable
La chute de The Family ne le pousse pas vers un nouvel empire mais vers l'inverse : un produit minuscule, à l'unité, payé à l'avance. Le call de 30 minutes à 300 puis 400 euros remplace une infrastructure entière — « j'avais avant une plateforme à the family pour donner ses conseils etc, j'ai plus cette plateforme, j'avoir remplacé par un call payant de 30 minutes, les gens prennent, ils parlent, je règle leurs problèmes, je fais ça deux heures par jour »1. Ce qui ressort n'est pas une régression mais une distillation : il a isolé le geste qui était déjà, depuis toujours, sa valeur réelle. Le reste — la structure, l'equity, l'accompagnement long — n'était qu'un emballage autour de la conversation.
Le prix n'est pas un tarif, c'est un filtre. Il le calibre exactement entre deux seuils : « c'est pour ça que c'est 400 et que c'est pas 1000, c'est pas 2000 […] le but c'est que ce soit suffisamment fort pour que ça filtre et pas suffisamment cher pour que quelqu'un qui a pas beaucoup d'argent puisse pas se l'offrir »2. Payer est l'acte qui sélectionne ceux qui veulent vraiment — « le 0.1 % qui paye, qui monte sur le call, et ben il est gagnant, point ; et c'était le meilleur test anti-esprit francophone »3. Le produit pauvre est en réalité un instrument de tri du deal flow, héritier direct de sa logique de sélection à The Family, mais réduit à son os.
Il revendique la transaction la plus crue — et c'est là sa fierté, pas sa honte
Oussama décrit son métier de conseil par la métaphore de la prostitution, et il y revient régulièrement, toujours avec gourmandise : « ce que j'aime bien avec BetterCall, c'est que ça ressemble beaucoup à la prostitution : il y a un prix, tu payes, donc tu te dis pas que tu es pas assez bien »4 ; « la passe de rue à 300 balles en une demi-heure, c'est vraiment mon sport »5. La crudité n'est pas une provocation gratuite : elle dit que le rapport marchand, explicite, débarrasse la relation d'aide de toute ambiguïté affective. Le prix protège — il dispense de la dette de gratitude, de la posture du sauveur.
Cette assumation va plus loin que l'image. Son « petit jeu secret », c'est que les gens raccrochent avant la fin : « à chaque fois qu'il y a un mec qui quitte le call avant les 30 minutes, je suis trop heureux »6. Le détachement est devenu une condition de la lucidité du conseil — un point qu'il martèle depuis des années, bien avant BetterCall : « au fond je m'en fous s'ils appliquent mes conseils ou pas, et ça c'est pas facile, ça demande beaucoup de détachement »7, car « si je suis pas libre de pouvoir lui dire des trucs très cons, je vais pas être libre de lui dire des trucs très bien »8. Le conseil n'engage à rien, et c'est précisément ce qui le rend bon.
Le glissement décisif : ne plus accompagner les résultats des autres, mais en capter une part décisive
Le mouvement de fond de toute cette période, c'est le passage de l'investisseur minoritaire discret à l'amplificateur majoritaire. C'est un de ses refrains les plus constants depuis 2022, qu'il répète à des années d'écart en des termes presque identiques : « la carrière de prendre 5 % dans des gens et d'être sur le côté un peu anonyme, ça c'est fini ; là moi j'ai envie d'être à 50 % dans les boîtes, 100 % dans les boîtes »9. La logique aboutit à une offre cadrée — cofonder sept boîtes par an, « entre 20 et 50 % en fonction du nombre de cofondateurs »10.
La justification de cette part élevée n'est pas le travail, c'est le levier. « Je suis pas à temps plein, mais j'ai énormément de leverage : j'ai un leverage de réseau, de marque, de contenu, de marketing »11 ; il pousse l'idée jusqu'à l'effacement de l'opérateur — « je ne suis pas opérationnel, ma valeur n'est pas dans le travail »12. C'est le renversement complet du mentor de terrain qu'il fut : il ne vend plus des heures ni de la sueur, il vend un multiplicateur qu'on vient brancher sur soi. Pour aligner ce levier sur le résultat, il s'engage au seuil : « soit on atteint un million d'euros de chiffre d'affaires ensemble, soit on atteint une série A, soit je prends pas les couilles [parts] »13.
La contradiction qui révèle : il fabrique méthodiquement une machine qui est l'exact opposé de son génie
Voici le cœur. Oussama sait, et redit, que son don est l'intimité humaine la plus dense : « ma capacité à m'asseoir avec quelqu'un, de regarder dans les yeux, et dire : non, tu peux faire beaucoup plus »14. Son edge est le regard, la voix, le face-à-face — la chose la plus charnelle qui soit.
Et pourtant, le projet dans lequel il investit le plus de discipline et d'orgueil est une machine sans aucun humain : « j'ai créé un business bootstrappé qui m'appartient à 100 % […] de trader des cryptomonnaies, on est 15 dans mon équipe, on fait que de l'algo […] j'ai interdit les réunions, j'ai interdit WhatsApp, j'ai interdit tout moyen de communication humain ; on ne parle que en GitHub, 100 % de nos décisions doivent être documentées, on est asynchrone, complètement remote »15. Il l'admet lui-même : « j'ai créé une boîte qui est l'inverse de moi »15. La contradiction n'est pas un raté de cohérence : c'est le sismographe d'une fuite. Il fuit ce qui fait sa force vers ce qui l'épuise le moins — le hedge fund ne dépend de personne, ne demande pas de séduire, ne réclame pas qu'on l'aime. C'est l'aboutissement d'un aveu de fatigue qu'il pose franchement : « il y a 9 ans d'advisory, 9 ans de donner des conseils, il y a un moment c'est fatigant […] je suis comme un éléphant dans un magasin de porcelaine […] autant aller dans un milieu où on n'est pas à l'aise »16. Le projet « contre-nature » n'est pas choisi malgré sa nature : il est choisi parce qu'il est contre-nature, comme une cage où la discipline remplace le charisme.
Le sens latent : le hedge fund, le manoir, la « liberté financière réelle » sont tous des variantes d'une même obsession — fabriquer une source de valeur qui ne dépende plus des autres. « Je veux bâtir une liberté financière réelle, pas une liberté qui dépend d'un actif ou des autres, mais vraiment fabriquer un software et une machine qui génère de l'argent et systématiquement qu'à moi »17. L'homme dont tout le talent est relationnel passe sa seconde vie à se rendre indépendant du relationnel. La rupture avec l'establishment, vécue en soulagement — « ils auront plus besoin de faire semblant de s'intéresser à moi »18 — dit la même chose : la machine le libère du besoin d'être aimé.
La discipline comme nouvelle religion, parce qu'elle ne dépend que de soi
Le crypto et le contre-nature appellent un système moral entier, et il le construit autour d'un mot : la discipline. C'est sans doute son thème le plus omniprésent sur toute la période — il le décline sur des dizaines de vidéos, jusqu'à en faire une fierté quasi compétitive : « le chaos, c'est un choix, pas subi ; la discipline, c'est beaucoup plus simple que le chaos confortable »19, et « j'ai pas rencontré de personne que j'ai pu vérifier qui avait une plus haute discipline que moi »20.
Mais sa pensée bute, et c'est précieux. Il finit par récuser le mot même : « j'essaie d'être constant, pas d'être discipliné, parce que tu l'es jamais, tu es jamais motivé »21, et surtout : « c'est pas le gars le plus discipliné qui en fait le plus, c'est surtout le gars qui a réussi à modifier son environnement »22. Le héros de la volonté pure se reprend pour avouer que la volonté ne suffit pas — qu'il faut jeter les câbles de sa télé pour s'empêcher physiquement de céder. La discipline qu'il vend reste, au fond, une ingénierie de la contrainte : exactement la cage qu'il s'est toujours fabriquée pour n'avoir « pas le choix ». Le hedge fund est cette logique poussée à l'organisation : une boîte conçue pour qu'aucune impulsion humaine ne puisse plus parasiter le résultat.
La vision se réoriente vers l'émotion et la finance — deux visages du même besoin de quitter la start-up
Deux directions tardives, en apparence opposées, prolongent le même geste. D'un côté, le « provider d'émotion » : « je commence un arc de ma vie où j'ai envie, dans tout ce que je fais — formation, contenus YouTube, dessins animés — d'être un véritable provider d'émotion »23. Il a digéré que sa start-up l'ennuie — « j'en ai un petit peu marre des start-up, je suis un peu plus vieux »24.
De l'autre, la finance comme infrastructure, autour de la reprise d'entreprise et de son « offre des 4/4 » — un quart d'equity, un quart de dette privée, un quart de dette bancaire, un quart de crédit vendeur25. Il la pose comme le vrai levier : « la finance, le plus grand créateur de richesse que tu puisses avoir […] McDonald's, c'était une boîte qui vendait des burgers, et puis par un move financier ça devient un empire »26. Émotion et finance semblent étrangères, mais elles disent la même fatigue de l'accompagnement artisanal : l'une scale le contenu (un message, un million de cœurs touchés), l'autre scale le capital. Dans les deux cas, il cherche le levier qui le dispense de s'asseoir, un par un, en face de chaque personne.
Le manoir et la mort de Christophe Delaune : la loyauté privée comme dernier territoire
Le fil le plus intime de la période — le domaine d'Ablon, la « Demolition Party », la figure de Christophe Delaune — n'est pas un hors-sujet : c'est le revers émotionnel de toute la mécanique financière. Là où il fuit la dépendance aux autres, il s'attache à un seul, totalement : « je n'ai qu'une loyauté et qu'une amitié envers ce génie incroyable »27. La maison n'obéit plus à aucun calcul — « j'ai compris que ce que j'étais en train de faire, c'était pas un investissement, it was to build my home, and my home has no price »28 —, exact contre-pied du « tout doit générer de l'argent ».
Mais ce territoire affectif se retourne contre lui et clôt l'arc. La justice ordonne la destruction du manoir, qu'il met en scène en bravade29, tandis que ses anciens associés le dénoncent et que les accusations financières remontent jusqu'à l'argent du domaine30. Et la mort de Delaune déclenche le dernier pivot, radical : « avec la mort de Christophe Delaune, je me suis dit : vas-y, faut que tu arrêtes de parler en français »31. Le sens latent est cruel et cohérent : l'homme qui a tout misé sur l'indépendance se découvre dépendant d'un seul attachement, et quand cet attachement s'effondre, il quitte sa langue et son pays. La quête d'autonomie absolue se paie d'une solitude que seul un lien, finalement, venait combler.