L'Almanach du Mytho Un pirate en quête de singularités

Anti-extrêmes, woke et régulation/éthique

France, société, pouvoir & géopolitique · 506 citations datées · 2014–2026 · synthèse produite par l'IA

Le refus de camp comme position politique

Sa seule position politique stable est de n'en avoir aucune : il se place « en dessous » des camps pour refuser qu'on lui en assigne un. La formule revient comme une devise — « je suis ni de droite ni de gauche, mais je suis en dessous de tout ça. Moi, je suis de dessous »1 — et elle n'est pas une coquetterie : c'est une mécanique réactive qu'il décrit lui-même, « quand je suis en face d'un mec de droite je deviens de gauche, quand je suis en face d'un mec de gauche je deviens de droite »2. Ce qui le déclenche n'est jamais le contenu d'une opinion mais sa prétention à devenir norme ; le clivage qui compte pour lui n'oppose donc pas droite et gauche mais « les gens qui veulent imposer des règles aux autres et les gens qui veulent la liberté des autres »3 — et il se range, dit-il, dans le second camp.

De là découle son procédé argumentatif le plus constant, qu'il rejoue sur sujet après sujet : il symétrise les extrêmes pour les renvoyer dos à dos. Le woke qui te dit « tu es Néfertiti déesse » et le masculiniste qui te dit « tu es une poufiasse » « sont dans le même camp, ils sont dans l'excès et les extrêmes »4 — la même formule revient sur le conspirationnisme, le véganisme ou l'écologie, toujours pour disqualifier le 0 % comme le 100 %. Le moteur sous-jacent est une métaphysique de la complexité — « le monde est complexe et la pensée ne se simplifie pas »5 — et c'est l'incapacité des gens à tolérer cette complexité qui produit, à ses yeux, le tribalisme. Sa devise revendiquée, « rien n'est vrai, tout est permis »6, pose en principe ce que les camps refusent : qu'aucune vérité ne détient le monopole.

Pourquoi les idéologues le révulsent : le manque de foi des croyants

Ce qui le dégoûte chez l'idéologue n'est pas qu'il croie, c'est qu'il ne croie pas assez pour se taire. Le présupposé le plus original de sa pensée est là : la véhémence trahit le doute, pas la conviction. Il en fait une loi qu'il reformule d'année en année — « il y a un truc qui m'a toujours étonné chez les extrémistes religieux, c'est leur manque de foi » : s'ils étaient si sûrs de l'après, « ils nous casseraient pas les couilles »7. Le prosélytisme est lu comme un symptôme : on cherche à convertir les autres pour faire taire sa propre incertitude. C'est pourquoi il se déclare « pas du tout prosélytiste » sur son propre mode de vie minoritaire et juge que les polyamoureux qui veulent convaincre « jouent à un jeu très dangereux »8 : la bonne posture d'une minorité est de se protéger, pas de prêcher.

Cette défiance s'étend à quiconque prétend savoir le bien — c'est un de ses refrains les plus constants, qu'il décline d'une vidéo à l'autre : « les gens qui prétendent vouloir sauver le monde sont soit des psychopathes soit des menteurs », celui qui « prétend savoir ce qui est vrai c'est soit un fou soit un menteur »^9. Le danger n'est pas l'erreur, c'est la certitude au pouvoir. Et il enracine sa méfiance dans une référence qu'il convoque comme garantie : « l'auteur de 1984 a toujours pensé que c'étaient les camps des systèmes les plus idéalistes qui étaient les plus dangereux »10. L'idéalisme, chez lui, n'est jamais innocent : c'est le masque du totalitarisme.

La prime à l'hypocrisie : une économie du virtue signaling

Sa thèse la plus opérationnelle est que le moralisme contemporain n'est pas une faute morale mais un calcul économique : afficher de la vertu rapporte. Il le martèle depuis des années — « on vit dans un monde où il y a une prime immense à l'hypocrisie »11 — et le décrit comme une infrastructure de l'attention : « tu as deux grandes stratégies de content : soit tu vas chercher les clivants, soit tu signal virtuous »12. Le signalement de vertu n'a aucune valeur réelle mais il achète du statut, d'où sa définition clinique de l'hypocrisie comme asymétrie du jugement : « tu t'appliques pas à toi-même le filtre que tu appliques aux autres »13.

Il refuse cependant de s'en tenir au cynisme. Sous le virtue signaling, il diagnostique une émotion, pas un vice : « derrière tout ce virtue signaling des gens, il y a quelque chose de beaucoup plus profond : le fait que les gens ont peur, terriblement peur »14. Le militantisme écolo agressif, par exemple, n'est pour lui qu'une stratégie d'évitement de l'échec personnel — « quand tu n'arrives pas à quelque chose, tu peux essayer de rendre le jeu inimportant ou truqué »15. La morale affichée masque une impuissance vécue. C'est ce qui distingue sa critique d'un simple mépris de droite : il ne dit pas que les moralisateurs sont mauvais, il dit qu'ils ont peur — ce qui le ramène à sa loi du croyant sans foi.

Le symétrique : conservateurs et hypocrisie systémique

Sa critique de l'hypocrisie ne vise pas que le camp progressiste — et c'est ce qui maintient, longtemps, sa revendication de surplomb. Le conservatisme religieux est pour lui le lieu d'une hypocrisie structurelle : lire vraiment « le Coran ou la Bible et croire à ce qu'il y a dedans » impliquerait de « vivre dans la terreur » et d'être « un extrémiste »16 — preuve que les pratiquants tièdes ne croient pas ce qu'ils proclament. La même lame frappe la « gauche caviar » dont il extrait le racisme intime — « jamais ma fille se marier un black, et ça pour moi c'est le racisme le plus profond »17 — et fait de Paris « la capitale mondiale de l'hypocrisie de l'élite »18.

Ce double front est central : il lui permet de tenir que sa cible n'est jamais une idéologie particulière mais la posture morale elle-même. Sur la cause animale, il va jusqu'à concéder le terrain à l'adversaire — « rationnellement, j'ai très peu d'arguments pour contrer les arguments de pas mal de végans »19. La cohérence revendiquée tient à un seul critère, qu'il pose en valeur cardinale et répète comme un mantra identitaire : « ma valeur principale c'est la liberté et c'est d'arrêter de juger et critiquer les gens »20.

La contradiction : le non-jugement comme jugement, et la dérive du surplomb

Le « je ne juge personne » est démenti par tout le reste de son corpus, et cette contradiction est le sismographe de son glissement vers la droite. L'homme qui fait du non-jugement sa valeur première passe son temps à juger : les idéologues, les conservateurs, la « bienpensance », les écolos « hyper suffisants » sans « le moindre doute »21, les militants qui s'attaquent aux œuvres d'art. Le non-jugement n'est donc pas une abstention : c'est un méta-jugement, qui disqualifie l'acte de juger des autres tout en s'autorisant le sien. La structure est exactement celle qu'il reproche à l'hypocrite — appliquer aux autres un filtre qu'on s'épargne. Il s'en défend par une pirouette — « je passe mon temps à défendre des gens que j'aime pas »22 — mais défendre quelqu'un contre une critique est encore prendre parti.

Surtout, le surplomb se met à pencher, et de façon datée. Jusque vers 2024 la symétrie tient : « il faut un peu de la merde des deux côtés »23. Puis quelque chose casse. Le déclencheur explicite est l'affaire des viols de Rotherham : « il y a 13 ans des gangs de Pakistanais ont violé des milliers de jeunes filles et la police n'a pas enquêté de peur de passer pour raciste, et les mecs de gauche dans mon Twitter disent : l'extrême droite instrumentalise une histoire qui a 13 ans »24. Le silence de son propre camp informationnel le sidère. Dès lors les marqueurs s'accumulent — « je suis un grand partisan de Trump »25, le regret de ne pouvoir dire publiquement « que j'ai eu la chance de parler avec Jordan Bardella et qu'il dit des trucs très intelligents »26. Le « celui de tous les camps »27 qu'il appelle de ses vœux est devenu, dans les faits, un homme qui a un camp et le nie. La contradiction n'est pas un mensonge : c'est sa pensée qui bute sur le réel. Son cadre — toute imposition d'une vision du monde le triggue — l'a rendu structurellement plus allergique à la gauche, devenue à ses yeux le camp qui impose et censure, qu'à une droite qu'il perçoit comme persécutée. Le refus de camp, poussé au bout, choisit un camp.

La loi n'a pas le monopole de l'éthique

Sur la régulation, sa position fondatrice est un renversement qu'il porte intact depuis ses tout premiers cours : la légalité n'est pas la mesure du bien, elle en est même souvent le contraire. Il le formule comme un héritage maternel — « le plus beau cadeau de ma mère, c'est cette ligne éthique » — avant d'en faire un principe martelé sur dix ans : « la loi n'a pas le monopole de l'éthique, et ça fonctionne dans les deux sens : on peut faire quelque chose de pas éthique mais parfaitement légal, et quelque chose de parfaitement éthique mais complètement illégal »28. Sa formule la plus tranchée, tardive, ne laisse plus de doute sur la hiérarchie : « il vaut mieux briser la loi que la morale ; la morale est sacrée et la loi c'est de la merde »29. Ce qui fonde le bien n'est donc pas le code mais un critère unique : « le meilleur critère éthique c'est ce que tu fais du bien aux gens ou pas, point »30. C'est ce qui lui permet de revendiquer comme un « devoir de citoyen » d'avoir opéré une compagnie de taxis illégale31 qui « ramenait les jeunes en banlieue » et « leur permettait de pas mourir ».

Le présupposé latent est lourd : si la loi n'est pas l'éthique, c'est qu'elle est autre chose — un pur artefact de pouvoir, idée qu'il rabâche d'un cours à l'autre : « la loi ce n'est que des rapports de force », « décidée par les hommes »^32. La régulation ne protège donc pas le faible : « elle est là pour protéger les intérêts du type qui parle le plus fort »33, et — refrain qu'il tient depuis 2017 — « les gouvernements ne comprennent pas qu'avec la régulation ils favorisent les géants »34. Le RGPD devient l'exemple parfait, « littéralement une arme pour que les gros niquent les petits »35. Conséquence pratique pour l'entrepreneur : ne pas militer pour changer la loi, mais croître assez vite pour devenir intouchable — « il faut croître si vite qu'il soit impossible de vous arrêter »36, car « aucune start-up ne s'est jamais fait tuer parce qu'elle gênait un monopole »37.

L'incompétence avant la malice, le design avant la morale

Deux principes ferment le système et en disent le ressort profond. D'abord, la loi de Hanlon, qu'il répète comme un mantra : « ne jamais attribuer à la malice ce qui s'explique par l'incompétence »38. L'ennemi n'est pas le méchant, c'est le médiocre au pouvoir — et le vrai risque civilisationnel n'est pas l'IA hostile mais « des gouvernements complètement incompétents avec une population sous-éduquée »39. Cette grille dissout la figure du méchant : « je ne pense pas qu'il y a des gens méchants ou mauvais, je pense qu'il y a juste des incitations »40. Ce qui explique le monde, ce n'est pas la moralité des acteurs, c'est l'architecture des incitations qui les entoure.

D'où le second principe, le plus révélateur : il se méfie de la morale comme d'un cache-misère du design. « Les gens préfèrent la moralité aux intérêts ; j'ai toujours préféré les intérêts à la moralité […] quand on a besoin de reposer sur la morale, c'est qu'il y a un problème dans le design du système »41. La conviction profonde qui sous-tend tout le sujet est là : invoquer la vertu — qu'on régule, qu'on signale, qu'on prêche — est l'aveu d'une défaillance structurelle. Un monde bien conçu n'a pas besoin de gens bons, il a besoin d'incitations alignées. C'est pourquoi sa solution écologique n'est jamais le changement de comportement mais l'appât du gain, idée qu'il décline depuis des années : « transformer le nettoyage de la planète en un business tellement lucratif que les gens les plus cupides du monde iront le faire pour les mauvaises raisons »42. Le moralisme qu'il combat à gauche et son refus de la régulation procèdent ainsi d'une même intuition : la vertu est inefficace, le design est tout. Et c'est là que son cadre se retourne contre lui — car ce mépris pour la morale invoquée coexiste avec une morale personnelle qu'il déclare « sacrée », non négociable, supérieure à la loi. Il n'est pas amoral : il est un moraliste qui a fait de l'anti-moralisme sa morale.



Notes

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