L'Almanach du Mytho Un pirate en quête de singularités

Élite, médias et machine narrative

France, société, pouvoir & géopolitique · 317 citations datées · 2015–2026 · synthèse produite par l'IA

Le pouvoir n'est pas un cerveau, c'est une cour de récré

Le geste fondateur d'Oussama sur ce sujet est une démolition : il n'y a pas de centre de commande du monde. Ce qu'on prend pour un complot coordonné est en réalité un agrégat d'individus paumés, en concurrence, qui subissent plus qu'ils ne décident. Sa preuve la plus forte est expérientielle — il a vu l'élite de l'intérieur et n'y a trouvé qu'un lycée. À Davos, le verdict tient en une image qu'il martèle d'une vidéo à l'autre : « les gars on est à la cour de récré »1, où « les élites peuvent pas se blairer faut voir le niveau d'animosité », et « ils sont tous désespérés [...] leur discours c'est il faut nous aider on est paumé »2. Le ressort logique est tout aussi constant et c'est un de ses refrains : un vrai complot reste secret, donc « le problème avec beaucoup de théories du complot c'est que elles partent d'événements qui sont publics »3, et c'est « souvent beaucoup plus la bêtise [...] ou l'incompétence qui explique [...] que le complot machiavélique »4. Les puissants « opèrent dans une dimension qui n'est pas celle de l'État nation [...] ils savent même pas à quelle nation ils appartiennent »2 — non pas maîtres du jeu, mais débordés par lui.

Cette thèse a une variante structurelle qui dépersonnalise complètement le pouvoir : le mal ne vient pas de qui nous veut du mal. « Les complotistes imaginent que le Deep State c'est une personne qui dirige tout alors qu'en fait c'est une idéologie diffuse qui coordonne des actions »5, et plus glaçant encore, « c'est pas les gens qui nous veulent du mal qui sont dangereux c'est les gens qui nous veulent du bien »6. Même BlackRock, mythe absolu du marionnettiste, est désamorcé : jamais il ne prendra le pouvoir réel car cela le rendrait juridiquement responsable de tout — « jamais ils vont prendre ce risque »5.

L'élite est hétérogène, fragile, et plus méritée qu'on ne croit

Une fois le complot dissous, Oussama réhabilite l'élite contre la rhétorique de l'exploitation — mais d'une manière qui la rend banale plutôt que sacrée. Le milliardaire diabolique est « un mythe politique qui vend beaucoup mais qui est très très loin de la réalité économique »7 : la valeur ruisselle, elle ne se confisque pas, et les grands sont d'abord « des aimants à talent ». Leur pouvoir est d'ailleurs étonnamment fragile face au nombre : « Bernard Arnault face à 60 millions de Français qui mettent 10 euros il est tout petit »8 ; les géants de la tech « ne vivent que d'une chose la soumission volontaire des gens »9, laquelle peut s'effondrer instantanément — image qu'il reprend de 2015 à aujourd'hui.

Le mérite, lui, est défendu mais redéfini contre son sens commun : Oussama le dissocie de la morale. « On ne devient rarement à des postes élites par mérite souvent c'est pour des questions de chance aveugle [...] le mérite dans la vie ça vient après »10. La barrière d'entrée du « club » est même basse, mais à l'intérieur l'échelle devient infinie : « la différence entre Zuckerberg et moi, elle est infinie », et « une heure de Jeff Bezos vaut beaucoup plus qu'une heure d'Oussama qui vaut beaucoup plus qu'une heure de ma maman »11. Le sens latent est dur : il prétend démocratiser l'entrepreneuriat (Démocratisation et commoditisation de l'entrepreneuriat) tout en posant que « 80% des gens [...] mourront sans même avoir servi au progrès »12 — l'égalité d'accès au club masque une inégalité de valeur qu'il tient pour un fait de nature, pas une injustice.

L'élite française : une aristocratie qui se ment sur son nom

Sur la France, sa position se durcit en une seule idée tranchante, et c'est l'un de ses griefs les plus récurrents : ce n'est pas une démocratie méritocratique, c'est une aristocratie qui refuse de dire son nom. « C'est un pays qui pue l'aristocratie à toutes les étapes »13 ; les dirigeants sont « un BDE d'école de commerce qui continue 20 ans de plus ». Ce qui scelle l'entre-soi n'est pas un plan mais la consanguinité sociale : « notre top de business angels avaient tous fait le même lycée à Paris »14. La République et l'égalité deviennent une novlangue qu'il range au rayon des fictions : « un des pays qui croit le plus dans des absurdités la République l'égalité »15.

De cette aristocratie découle son grief le plus constant, qu'il assène en termes absolus : « 100% des hommes politiques français ont un mépris du peuple, 100% des élites françaises ont un mépris du peuple »16. Il le mesure même — « ce qui définit une société c'est un très très grand écart entre l'attitude des élites et l'attitude du peuple »17 — écart exhibé pendant le covid, où « l'élite a vécu sa vie pendant que tout le monde prenait les contraintes ». Ce mépris, il le retourne contre l'élite elle-même via le concept de demi-intellectuels emprunté à Meddeb : une caste « renfermée sur elle-même qui voyage peu »18, dont les politiques européens sont « tous des clochards [...] il y en a pas un qui parlait anglais correctement »19. Le contrepoint est devenu, après son passage au Golfe, son nouvel étalon de civilisation : les dirigeants émiratis « mettent vraiment à l'amende les élites européennes »19 (→ Dubaï/Émirats, État-startup).

Les médias : pas un mensonge, une économie

L'analyse des médias est sa plus froide, parce qu'elle est structurelle et non morale. Sa formule-clé : « les médias sont si mauvais : nous essayons de vous raconter la meilleure histoire, pas la vérité »20. Mais il refuse d'en faire un complot de journalistes vendus ; il pointe le modèle économique, et c'est une distinction qu'il répète sans cesse — le système contre les gens qui le composent. « Le métier de journaliste est un métier impossible [...] un système qui leur demande de publier toujours plus avec toujours moins »21 ; un média n'étant « très très difficilement rentable »22, il est condamné soit à la subvention soit à « un business model de prostitution au clic »23. La cause racine n'est pas le pouvoir, c'est nous : « le grand secret du journalisme c'est que la qualité qu'il a c'est parce que nous lecteurs on n'est pas prêt à y consacrer plus d'argent »24.

De là, sa règle pratique d'hygiène informationnelle, qu'il répète comme un mantra : derrière toute info il y a un intérêt. « Un bon journaliste ne travaille que sur des sources publiques parce que sinon il est manipulé par celui qui révèle l'info »25 ; quand quelque chose fuite, « la question à se poser c'est qui a intérêt que ça sorte [...] et le fait que les journalistes ne se posent jamais cette question c'est hallucinant »26. La vraie hiérarchie du savoir s'inverse alors : « si tu écoutes la doxa publique les journalistes tu comprends rien à ce qui t'arrive tu prends le mur »12 — l'initié contre le lecteur.

La machine narrative : le seul vrai pouvoir

Ici sa pensée se concentre en son insight le plus personnel : le pouvoir réel n'est ni l'argent ni l'institution, c'est la capacité de spinner le réel. Le récit fabrique le réel (Le récit fabrique le réel) et c'est cela, pas une cabale, qui gouverne. La mécanique est précise et il la décrit toujours pareil, d'une vidéo à l'autre : face à une « réalité complexe », la « communication est simple », et le métier des spin doctors est de « trouver les éléments de langage qui ont l'apparence d'un argument rationnel mais qui [...] n'est pas un raisonnement »27. Il en a vu la signature — « John Chambers le PDG de Cisco disait exactement les mêmes éléments de langage à trois endroits différents dans le monde au même moment avec toute la scène politique qui reprenait »27 — et nomme des récits entiers comme produits manufacturés : « les banquiers à Paris c'est une histoire qui a été spinée [...] par les patrons des boîtes de private equity »28. La protection ultime d'un puissant n'est pas le secret, c'est la saturation narrative : « tout ce que tu veux pas que les gens sachent tu mets une barrière de privacy et tu répètes en permanence la même histoire simple »29 — d'où sa lecture de Buffett, « papi gentil » qui serait « l'une des personnes les plus malfaisantes du monde », avec ce signal voltairien : « si vous voulez savoir qui a du pouvoir regardez de qui on peut pas parler »29.

Cette machine prospère sur un terrain qu'il décrit comme effondré : la fragmentation. C'est sa thèse historique, datée et causale, qu'il reformule d'année en année — depuis la Seconde Guerre mondiale, « on vit de moins en moins sur la même planète »30, les conspirationnistes étant « des mecs qui ont décidé de plus vivre dans la même réalité que nous »31. L'algorithme aggrave tout, non en montrant l'ennemi mais en montrant l'allié : « le vrai drame d'internet c'est que quoi que vous disiez il y aura toujours un mec d'accord avec vous »32. Au fond, « internet a permis à tous les gens qui doutaient de douter ensemble », détruisant le bien le plus précieux : « la confiance dans une société [...] quand vous perdez vous perdez tout »33. Sa sortie n'est pas un retour à l'autorité — qu'il sait morte, passée « de la validation de l'institution à la validation des foules »34 — mais un saut : « passer d'un monde où tout repose sur la confiance à un monde où tout repose sur la compréhension »33.

La contradiction qui révèle : le débunkeur qui se dématrixe

Voici le séisme. Pendant des années Oussama est le grand débunkeur — pas de complot, bêtise plutôt que malice, l'élite est paumée. Puis, à mesure que le corpus avance, il bascule : les complots, soudain, sont réels. Il documente le CumEx, « la plus grosse arnaque de l'histoire »35 ; il affirme que les ONG « du camp du Bien » étaient « des enfoirés »36, qu'In-Q-Tel le fonds de la CIA a sauvé Facebook, que le FBI faisait dégager des citoyens américains sous prétexte de bots russes37. Et il scelle le retournement : « tout ce que les complotistes nous ont dit depuis 10 ans [...] c'était vrai »36.

Ce n'est pas une incohérence, c'est l'enregistrement sismographique d'une expérience. La cause est nommée, et elle est intime : le « dématrixage ». Il raconte avoir « passé 2 ans à croire que Trump était néonazi » avant de voir la vidéo brute non coupée ; avoir manqué le décrochage de Biden, « tabou total, personne ne veut regarder ça en face »37. Le déclencheur n'est pas une preuve nouvelle sur le pouvoir — c'est de s'être vu, lui, déformé : « je l'ai vécu en tant que personne, je vois comment on me déforme [...] à chaque article ça falsifie la vérité »38. Ayant été nié par la machine narrative (les faux comptes, les faux viols qu'on a tenté de lui coller39), il ne peut plus croire qu'elle ne nie pas aussi le reste. Le débunkeur n'a pas changé d'avis sur la logique du complot ; il a changé de place — de spectateur à victime.

La résolution est conceptuelle et c'est son apport le plus profond : il ne renie pas l'ancienne thèse, il déplace le mot. Le complot n'est pas dans une pièce secrète, il est dans le langage. « Pour moi le vrai complot c'est la narrative [...] un complot qui a pas besoin de pièces secrètes, de cérémonial avec du sang »40. Tout tient : il y a bien une coordination, mais « idéologie diffuse », pas cerveau ; une domination, mais par le récit, pas par le secret. La proportion qu'il finit par poser — « 90% de connerie, 10% de conspiration »40 — dit exactement cela : la bêtise reste le moteur, mais elle laisse désormais une marge irréductible au calcul. Le sens latent va plus loin que lui : en relocalisant le pouvoir dans la narrative, il s'auto-implique. Lui qui revendique le récit comme arme (Personal brand et authenticité stratégique, Le récit fabrique le réel) admet en creux qu'« il n'existe pas de ne pas faire la propagande d'un système »41 — le critique de la machine narrative est, par construction, un de ses opérateurs.

Le statut survivra à tout — Bourdieu comme clé finale

Au terme, Oussama remonte des médias et de l'élite vers ce qui les sous-tend : le statut, et son théoricien, Bourdieu — « l'auteur qui explique le mieux tout ça et que personne ne lit »42. Sa prédiction est nette et contre-intuitive : l'abondance technologique ne tuera pas la distinction, elle la fera muter et exploser. « Quand la maison à 15 000 € sera mieux que la maison à 100 millions, le mec qui a une maison à 100 millions pourra plus se distinguer par là »42 — donc « les niveaux de distinction vont exploser ». L'aristocratie ne tient pas par l'innovation mais par la rente symbolique : ils « vivent du statut comme les nobles vivent de la gloire de leurs ancêtres »43. C'est la boucle complète de sa pensée : l'élite n'est ni un complot ni un mérite, c'est un système de distinction ; les médias n'en sont pas les maîtres mais l'industrie ; et le récit est l'arme par laquelle le statut se reproduit. Sa morale d'initié en découle, désabusée et lucide : « il n'y a pas des gentils et des méchants, il y a des gens qui ont eu le droit de dépasser les limites »42.


Notes

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