La nation est une fiction récente et toxique — penser à l'échelle de l'humanité, pas des frontières
Le socle de toute la pensée géopolitique d'Oussama est une démolition du cadre national, qu'il martèle d'année en année avec la même rage. La nation n'est pas une tradition millénaire mais une invention d'environ deux siècles, et une invention meurtrière : « les connards qui ont inventé la notion de nation ils ont précipité le monde dans un cycle de destruction sans fin on leur doit la Première Guerre mondiale on leur doit la Seconde Guerre mondiale »1. Il la traite comme un produit de consommation médiocre — « l'État nation c'est un peu pour moi le McDonald de l'idéologie c'est je sais pas qui je suis donc je suis russe ou je suis ukrainien »2.
Le corollaire est une morale post-nationale, l'un de ses refrains les plus constants : raisonner « à l'humanité plutôt qu'aux gens qui sont par hasard nés dans les mêmes frontières que toi »3. C'est ce qui fonde sa position la plus iconoclaste sur la redistribution — on accepte de redistribuer des riches d'un pays vers ses pauvres, « mais on parle jamais de distribuer les richesses de pays plus riches à des pays plus pauvres »4. Le présupposé latent revient sans cesse : l'identité construite par opposition est un signe de faiblesse (« leur identité elle est toujours par opposition à quelqu'un d'autre c'est fatiguant »5), et l'ouverture un marqueur d'intelligence (« j'ai jamais rencontré un mec qui parle plusieurs langues et qui est fermé d'esprit »6).
Immigration libre, zéro aide sociale : le modèle-Dubaï comme cohérence absolue
Sa thèse migratoire tient en une formule qu'il répète sans varier d'un mot pendant des années — l'une de ses positions les plus stables : « l'immigration devrait être libre faut arrêter ces conneries de on va contrôler machin par contre les gens ne devraient avoir aucune aide sociale »7. La logique est entrepreneuriale : un pays est un produit dont l'attractivité fiscale est le canal d'acquisition8, et Dubaï en est la preuve vivante — « si vous avez du talent vous êtes bienvenu à Dubaï, Dubaï a développé une immigration d'extrêmement haute qualité »9.
Cette position n'est pas froide : elle est arrimée à sa biographie. Sa mère a immigré illégalement, s'est mariée pour les papiers, faisait des ménages à 5h du matin10 ; et il rappelle que le passeport est un privilège invisible — « lorsqu'on est libanais marocain africain le moindre voyage nécessite des visas des autorisations des humiliations »11.
Mais c'est précisément ici qu'affleure la contradiction-clé, et elle révèle tout. Le défenseur de l'immigration totale, sans contrôle, ajoute en 2025 qu'il faudrait « un test pour la remise du passeport et ça devrait être beaucoup plus dur d'obtenir le passeport »12. La frontière qu'il abolit à l'entrée, il la reconstruit à la citoyenneté. Ce n'est pas un reniement : sa « liberté » n'a jamais été universaliste — c'est un filtre par le talent. Le sens latent est dur : il ne veut pas un monde sans portes, il veut un monde où la seule porte est la compétence. Le slogan « tout le monde peut venir » cache en réalité « ceux qui produisent peuvent rester » — une sélection darwinienne déguisée en ouverture.
La méritocratie comme déni stratégique de la discrimination réelle
Le pivot intellectuel le plus tendu de tout le sujet : Oussama affirme à la fois que la discrimination est statistiquement réelle et qu'il faut vivre comme si elle n'existait pas. Il ne nie pas le racisme — il le documente froidement et y revient sur tout le corpus, du CV de Rachid rebaptisé Thomas qui double ses réponses13 au constat qu'à crime égal « la probabilité d'être puni quand tu es noir elle est dix fois plus élevée, ça j'en suis 100% »14. Il l'expérimente même renversé, anti-arabe qui réussit : « arabe qui réussit, c'est pas bon pour le logiciel »15.
Et pourtant la consigne est l'anti-victimisation absolue, qu'il martèle : « il y a plein de renoi comme moi qui s'arrêtent à "la société est raciste donc je peux rien faire" et passent leur vie sur Twitter à militer au lieu d'améliorer leur propre vie »16. Sa résolution de la tension passe par une distinction macro/micro : reconnaître la statistique au niveau de la société est légitime, mais « quand tu rencontres un noir tu as pas le droit mentalement de te dire que ça a une influence sur ton jugement »17. Et il bascule la responsabilité sur celui qui agit, pas sur celui qui subit, en citant Michelle Obama : « le racisme c'est pas un problème des gens qui le subissent, c'est un problème des gens qui l'effectuent »18.
Le sens latent est plus radical que la posture morale affichée : accepter le discours victimaire, c'est se condamner à l'inaction, donc la lucidité sur le réel doit rester un constat inopérant sur l'action individuelle — « le réel ne doit pas faire souffrir, le réel il est ce qu'il est, les gens sont discriminants [...] je suis là pour permettre aux gens de voir où est l'obstacle et comment le détruire »19. Il pousse jusqu'au retournement : la discrimination subie devient un edge — « si vous vivez une discrimination, vous êtes dans le seul secteur où c'est un avantage comparatif »20. La méritocratie n'est donc pas chez lui une description du monde (il sait que le monde n'est pas méritocratique) ; c'est une technologie psychologique pour ne pas être paralysé par un monde injuste. C'est aussi sa limite : ce cadre fonctionne pour quelqu'un de surdoué qui a franchi l'obstacle, et il le sait à demi-mot — « une heure de Jeff Bezos vaut beaucoup plus qu'une heure d'Oussama qui vaut beaucoup plus qu'une heure de ma maman qui est une gentille femme de ménage »21.
La rupture européenne : d'un fervent partisan à « c'est devenu soviétique »
L'évolution la plus nette du corpus, et elle est datée et causée. Au début, l'Europe est un terrain de revanche optimiste : « on avait raté la révolution industrielle, on n'a pas essayé de rattraper les Anglais, on a essayé de créer une nouvelle révolution »22, et « la Silicon Valley était un accident de l'histoire, la France peut très bien être un de ses hubs »23. Le basculement a une cause précise et nommée : son entrée au Global Tech Panel, institution européenne « au cœur du pouvoir ». L'expérience du réel le détruit — « j'étais un fervent partisan de l'Europe avant de faire partie d'une institution européenne prestigieuse [...] je ne suis jamais sorti plus déprimé de ma vie »24, avec l'anecdote des vingt ministres dont dix-sept ne parlent pas anglais25.
Dès lors le verdict est sans appel et répété : l'UE est devenue « le Parti communiste qui a réussi en Europe, une institution soviétique »26, « une machine administrative violente qui nous impose des normes à étouffer »27. Il déclare froidement ne plus croire au rêve européen. Le diagnostic structurel : l'Europe est une fiction administrative sans corps culturel — « l'Europe c'est une construction administrative mais en rien une construction culturelle à part dans la tête des politiques »28 — et géopolitiquement vassale, qui « se comporte comme si elle avait les moyens de réguler cette technologie alors que nous sommes les vassaux de ce développement »29.
Les hégémons et l'aveu pro-américain : de l'équidistance au choix de camp
Sa lecture du monde est une physique du pouvoir, invariante : tout hégémon écrase, « c'est pas la concurrence économique c'est la domination politique »30, et l'on ne survit qu'en choisissant un camp. C'est sur ce point que sa pensée a le plus bougé, et la contradiction est instructive. Le théoricien post-national qui dénonçait les États-Unis comme première « puissance destructrice » — « un pays qui dépense militairement plus que tous les autres réunis »31 — finit par assumer l'inverse : « si je devais faire la propagande d'un pays sur Terre ce serait les Américains, et ça n'existe pas de ne pas faire la propagande d'un système »32.
Le sismographe de cette bascule, c'est l'erreur stratégique qu'il identifie a posteriori : « cette narrative de on doit être en compétition avec les États-Unis, c'est l'erreur qu'on fait depuis 40 ans », car « on est une colonie vassale des États-Unis depuis 40 ans, ce jeu il est plié »33. La logique n'a pourtant pas changé d'un cran : c'est toujours « choisir son camp parce que l'asymétrie morale est réelle » — « un mec qui a foutu une baffe à Macron est vivant ; un mec qui a foutu une baffe à Poutine, j'en suis moins sûr »34. Ce qui a changé, c'est l'objet : l'anti-impérialiste de principe est devenu un réaliste de l'alignement, parce que l'autre pôle — la Chine — lui fait plus peur.
La Chine : du « modèle de merde » fragile à la fascination lucide
Renversement parallèle et tout aussi daté. Longtemps la Chine est pour lui une aberration centralisée vouée à l'effondrement, prédiction qu'il répétait avec assurance — « un pays d'1,8 milliard qui tient autour de 8 personnes, faut être con pour dire que c'est un modèle génial »35 —, un appareil de surveillance (le crédit social de WeChat) dont l'ADN étatique l'empêche de produire de l'innovation libre36.
Puis vient l'admiration, gênée mais réelle, nourrie par l'observation directe et par le réveil de l'IA chinoise (« plus de 80% des entreprises du portefeuille a16z qui utilisent de l'IA utilisent un modèle chinois »37). Il accorde à la Chine ce qu'il refuse à l'Europe : un deal clair (« on peut dire ce qu'on veut de la Chine, au moins elle est très claire dans son plan ; nous c'est quoi notre deal ? j'ai pas compris »38) et une profondeur civilisationnelle qui relativise le maoïsme comme un simple accident sur 4000 ans. Il va jusqu'à « on a énormément à apprendre de la Chine » et « l'Occident n'a aucun monopole moral »39. La constante latente qui survit aux deux époques : ce qui le fascine n'est jamais le système, c'est l'ADN culturel — le rapport confucéen à la responsabilité (« le Chinois va se dire c'est de ma faute »40), qui rejoint exactement sa propre éthique anti-victimaire.
Le sens latent général : la sortie n'est pas politique mais technologique et individuelle
Au-dessus de toute la géopolitique, une thèse qu'il ne formule jamais comme un système mais qui structure tout : aucune solution ne viendra des États ni des élites — elle viendra du réseau et de l'individu. Le pouvoir réel a déjà quitté l'État-nation : les géants tech « opèrent dans une dimension qui n'est pas celle de l'État-nation »41, et la vraie réponse à l'hégémonie chinoise est « The Internet nation [...] le Bitcoin, la décentralisation, des protocoles de chiffrement libertaires »42. La ligne de fracture mondiale n'est donc pas pays contre pays mais « l'ordre contre la liberté »43, avec une nouvelle classe — les « citoyens d'internet » — comme acteur de l'Histoire.
C'est ce qui relie la macro et la micro de tout son corpus, et qui explique la cohérence par-delà les contradictions apparentes : qu'il s'agisse d'un pays ou d'un individu de banlieue, le diagnostic est le même — « la pauvreté vient d'un manque d'opportunité qui vient d'une structure sociale qui n'est pas fluide »44 — et la consigne est identique : ne pas attendre l'État, devenir son propre canal de sortie. Sa géopolitique n'est, au fond, qu'une mobilité sociale changée d'échelle. Sa note finale est pourtant assombrie : le monde « n'a plus de leader ni de vision »45, et l'abondance technologique n'arrivera pas sans une guerre civile mondiale — car « une population éduquée qui n'a pas d'espoir, c'est un terreau pour une révolution »46.