L'Almanach du Mytho Un pirate en quête de singularités

Le récit fabrique le réel

Fil rouge · 1 234 citations datées · 2014–2026 · synthèse produite par l'IA

Le réel n'est pas donné, il est raconté — et celui qui raconte gagne

C'est l'axiome qui irrigue toute sa pensée, et c'est un de ses refrains les plus constants : la réalité sociale n'a pas de substance propre, elle est l'effet d'une histoire à laquelle assez de gens croient. Il en fait le propre de l'espèce, puis radicalise jusqu'à l'ontologie — « je pense que le réel n'est créé que par la somme collective des volontés […] à tout moment tu peux changer ce qui est réel et ce qui ne l'est pas »1. De là découle une équation qu'il pose comme un théorème de stratégie, et qu'il martèle pitch après pitch sous mille formes (« faire une boîte c'est dire au monde ce que je pense a suffisamment de valeur pour devenir vrai ») : « stratégie égale storytelling, capacité à raconter une histoire qui crée la substance »2. Le storytelling n'est donc pas un habillage du produit, c'est ce qui fait advenir le produit. Sa lecture récurrente du luxe en découle directement : LVMH « arrive à nous raconter une histoire complètement décorrélée de la qualité réelle de ces produits »3 — la valeur n'est pas dans la chose mais dans le récit qui l'enveloppe, « les histoires ça se multiplient à l'infini, les sacs à main non ».

Distinction tranchante : raconter une histoire n'est pas mentir

Toute son éthique du récit tient dans une frontière qu'il trace et retrace sans cesse — c'est sa parade défensive la plus répétée : le mensonge nie un fait, le storytelling sélectionne et sublime des faits vrais. « Raconter des histoires, c'est donner la meilleure version de ce que tu fais pour que les gens comprennent et se connectent émotionnellement »4. Le mécanisme assumé n'est pas l'amplification mais la réduction, qu'il répète d'année en année jusqu'à inverser le cliché du vantard : « les gens imaginent que l'exagération est le mécanisme de mon storytelling, alors que […] beaucoup plus souvent tu te déformes en réduisant les faits »5. La justification est neurologique — l'histoire passe par le cœur là où l'argument bloque au cerveau.

Mais l'aveu qui suit est le vrai cœur du dispositif : à terme la sélection ne sublime plus le réel, elle le remplace. « J'ai pris plusieurs endroits que je connais, j'ai fusionné leur histoire […] les histoires sont toutes fake mais tous les faits sont réels »6. Et la frontière elle-même finit par se dissoudre — « la réalité synthétique, c'est quand tu sais plus ce qui est vrai et ce qui est faux, et que tu acceptes que le faux peut être aussi intéressant que le vrai »7. La distinction « histoire vraie sublimée ≠ mensonge » qu'il défend en surface est démentie par sa propre théorie du réel : si le réel est créé par la croyance collective, il n'existe pas de fait stable contre lequel mesurer le mensonge. C'est sa contradiction la plus profonde, et elle n'est pas accidentelle — elle suit l'évolution de sa pensée.

L'évolution : du storytelling-outil au storytelling-monde

Au début, le récit est un instrument au service de l'entrepreneur — pitcher, lever, vendre. « La première qualité d'un entrepreneur, c'est bien savoir raconter l'histoire »8, et il l'enseigne mécaniquement, schéma narratif à l'appui (situation initiale, élément déclencheur, solution, conclusion). Le récit reste subordonné à une réalité économique qu'il décrit (« make something people want »).

À partir de Dubaï et de l'écosystème créateur, le récit cesse d'être un outil pour devenir le tissu même du monde. Il théorise l'« hyperstition » — les artistes imaginent un futur, d'autres le fabriquent — et bascule du descriptif au performatif, idée qu'il décline désormais sans relâche (« c'est important de déclarer des choses qui ne sont pas forcément vraies pour pouvoir essayer de les rendre un peu plus vraies ») : « le rêve américain n'était pas une réalité, mais il a permis à beaucoup de gens de le construire. Nous devons construire un récit qui ne soit pas réel mais qui donne envie aux gens de nous aimer »9. Le palier ultime, il le nomme « inspirer » : « tu es capable de distordre le réel, ton champ d'action c'est plus le produit, c'est l'identité, tu arrives à être un pourvoyeur d'identité »10. Le storyteller n'aide plus à vendre un objet, il fabrique le cadre mental dans lequel les gens existent — Apple comme « secte », Nike comme religion. Ce qui était une compétence de fondateur est devenu une métaphysique du pouvoir.

Le vrai complot, c'est la narrative — anti-complotisme par excès de lucidité

Appliquée au pouvoir, sa thèse produit une position qui le distingue de tout le champ : il refuse le complot organisé parce qu'il croit à quelque chose de plus puissant et de plus diffus. « Le vrai complot, c'est la narrative […] un complot qui a pas besoin de pièces secrètes, de cérémonial avec du sang »11. Les Illuminati n'existent pas — il a vu Davos de l'intérieur, « c'est la cour de récré du lycée, il se passe rien du tout »12 ; le pouvoir réel n'est pas un cerveau central qui commande mais « une idéologie diffuse qui coordonne des actions ». Même Hitler n'est qu'« un type qui a mieux senti le product market-fit que les autres […] c'est le nazisme qui a fait Hitler »13. Sa devise — « rien n'est vrai, tout est permis »14 — n'est pas du nihilisme gratuit : c'est le corollaire logique du fait que le réel est narratif, donc négociable, donc à reconquérir.

Cette position abrite pourtant une dérive datée et révélatrice. Lui qui démontait le complotisme par la logique opérationnelle (« pour qu'un complot marche, il faut un contrôle de la situation impossible à avoir »15) glisse, vers 2024-2025, vers une adhésion croissante — « plus je vieillis, plus j'y crois »16 — et finit par valider en bloc : « tout ce que les complotistes nous ont dit depuis dix ans […] c'était vrai »17. La théorie reste cohérente (la narrative jadis fausse devient mainstream quatre ans plus tard), mais l'homme qui se moquait des YouTubeurs prétendant connaître l'intimité de Poutine adopte leur posture. Le sens latent est dérangeant : sa propre grille — « qui a intérêt à ce que ça sorte » — peut justifier n'importe quelle croyance, puisque tout énoncé sert un intérêt. L'arme qui dévoile les manipulations des autres est aussi celle qui l'immunise contre toute réfutation.

La personal brand : fabriquer un réel par l'authenticité… stratégique

Le récit que l'on fabrique avec le plus de soin, c'est soi-même — et il choisit l'authenticité non comme vertu morale mais comme positionnement de marché. C'est un de ses refrains : « j'ai décidé que l'authenticité serait ma marque »18, et le raisonnement est froidement stratégique — « la seule chose qui paye à long terme, c'est l'authenticité radicale »19, parce que personne n'a l'énergie de jouer un rôle toute sa vie. L'authenticité gagne parce qu'elle est rare et inimitable, pas parce qu'elle est bien. Il en fait une marque antifragile« j'arrive toujours à choquer quelqu'un, à tel point que tout le monde finit par me trouver acceptable »20 — opposée aux marques lisses comme Obama, « extrêmement fragiles »21.

La contradiction affleure et il l'assume à demi : « être dirigeant d'une start-up c'est être un acteur […] tous les types qui prétendent être sincères, c'est juste des mecs qui maîtrisent mieux l'acting »22. L'authenticité est donc un rôle — le meilleur, « le meilleur personnage que tu peux jouer, c'est toi-même ». Mais il maintient en parallèle que le clivage qui le rend viral ne se fabrique pas : « c'est pas une stratégie de contenu, c'est ma nature qui est trop forte »23. Les deux propositions — l'authenticité est une stratégie calculée / l'authenticité échappe au calcul par définition — ne se concilient pas. Le sens latent : il a besoin de tenir les deux bouts parce que c'est précisément cette indécidabilité qui est le produit. Une authenticité qu'on saurait fabriquée cesserait de fonctionner ; il lui faut donc affirmer le calcul (pour les pairs, pour la crédibilité de méthode) et le nier (pour que la magie opère sur le public).

L'attention comme matière première, la caricature comme prix à payer

Si le réel se gagne par le récit, alors la bataille décisive est celle de l'attention, et elle obéit à une loi de puissance brutale qu'il répète sous toutes ses formes : « rien n'est viral sans polarisation, rien n'est viral sans radicalité […] la caricature est votre alliée »24. Le canal impose sa loi au message : pour exister il faut réduire, simplifier, cliver. Et il en tire l'aveu le plus lucide sur le coût intellectuel du dispositif : « le storytelling, c'est ce que je fais quand je vulgarise […] j'enlève de la subtilité, je mets du confort, je mets de la certitude, alors que l'intellectuel, c'est tu mets de l'incertitude, du disconfort, de la complexité ; le storytelling est un destructeur de qualité par nécessité »25. Celui qui croit que le récit fabrique le réel sait aussi que ce pouvoir se paye en vérité perdue.

Cette lucidité reste largement théorique tant qu'il en bénéficie. Elle devient existentielle quand le mécanisme se retourne : sur la téléréalité, il décrit comment le contexte « te fait devenir une caricature de tous tes mauvais traits »26 — la machine narrative fabrique aussi celui qui s'y soumet, pas seulement celui qui la manie.

Le retournement : quand le maître du récit en devient la victime

Le point d'arrivée — et la vérité la plus dure du sujet — c'est l'épisode BetterCall/judiciaire, où celui qui théorisait le réel-narratif se découvre fabriqué par un récit qu'il ne contrôle pas. Il décrit la mécanique exacte qu'il enseignait, vécue de l'autre côté : « ces mecs ont abusé de la construction de narrative […] je vois comment on me déforme, comment on essaie de me faire passer pour ce que je suis pas »27. L'homme qui répétait qu'« il faut toujours choisir des narratives que tu contrôles »28 est devenu le cas-limite de sa propre doctrine.

C'est là que sa pensée bute sur le réel et révèle son angle mort. Sa demande, désormais, est paradoxale : « je demande aux entrepreneurs de dire juste la vérité de la valeur qu'ils ont reçue de moi »29. Il invoque la vérité — celui qui tenait que « rien n'est vrai » et que le storyteller « réduit la réalité » réclame soudain qu'on ne raconte rien d'autre que les faits. Le sens latent est cinglant : le réel-narratif est une arme de l'attaquant, jamais du défenseur. Tant qu'il fabriquait sa marque, le récit était liberté souveraine ; quand d'autres fabriquent la sienne, il redécouvre qu'il existe quelque chose comme un fait, une réputation volée, une injustice. Sa devise « rien n'est vrai » suppose qu'on soit toujours celui qui écrit l'histoire ; la vie lui apprend, tard, qu'on peut aussi être celui sur qui elle est écrite.


Notes

  1. Oussama Ammar : De « The Family » à ambassadeur de… · 15 octobre 2023
  2. Oussama Ammar, entrepreneur et cofondateur de The… · 2 juin 2020
  3. Les clés pour monter sa startup quand on est étudi… · 6 décembre 2020
  4. Pitch Don't Kill My Vibe #18 [EN] with Oussama Amm… · 8 octobre 2019
  5. Les 5 compétences clés pour réussir comme entrepre… · 30 mai 2025
  6. Startups: Identité, Communication et Impact par Ou… · 9 décembre 2020
  7. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, START-UP, IMMOBILIER, B… · 18 mars 2024
  8. Les caractéristiques de l'entrepreneur qui réussit · 30 septembre 2019
  9. Europe is back ! · 9 avril 2023
  10. GÉRER le DOUBLEMENT de L'ÉQUIPE 🧑‍🤝‍🧑 - Épisode 2… · 25 avril 2024
  11. Podcast Exclusif. OUSSAMA AMMAR et TUGAN BARA · 6 décembre 2023
  12. COSMOPOLITISME ET VISION POLITIQUE AVEC OUSSAMA AM… · 30 septembre 2022
  13. OVNIS, COMPLOTS, YOUTUBE - Yomi Denzel et Oussama… · 9 août 2023
  14. Dans l'inconscient d'Oussama Ammar: Mytho ou Génie ? · 24 mars 2024
  15. Wagner, Technique de Débat, Business - Yomi Denzel… · 19 juillet 2023
  16. Tai Lopez: "I was the most searched person in the… · 21 avril 2024
  17. Trump, Musk et la Corruption : Ce Qu’On Ne Vous Di… · 21 février 2025
  18. De la descente aux enfers à la reconquête du monde… · 5 janvier 2023
  19. 10'000€ par Mois à 16 Ans Grâce au Montage Vidéo -… · 20 octobre 2023
  20. PART 2: Think outside the box avec Oussama Ammar C… · 12 juin 2020
  21. Oussama Ammar x David Laroche - Tout déchirer en p… · 7 mai 2020
  22. Oussama Ammar : Polyamour, Argent, Trahison... 🎙️💥 · 3 février 2023
  23. Faire une boite a 1 milliard - better call Ouss av… · 20 octobre 2023
  24. A little theory about radicality · 27 mars 2023
  25. Meilleur négociateur : « Je gère des milliards et… · 24 octobre 2024
  26. Tristan Defeuillet-Vang : "On m’a viré parce que j… · 4 mai 2024
  27. Millionnaire de l’IA: “Je suis passé de 0 à 1'000'… · 27 février 2025
  28. Oussama Ammar, Tugan Bara et les membres entrepren… · 26 décembre 2023
  29. Oussama Ammar : Retour sur l’affaire The Family (j… · 6 mars 2026
Frise ▸