L'Almanach du Mytho Un pirate en quête de singularités

Bitcoin, crypto et monnaie

Crypto, web3 & monnaie · 281 citations datées · 2015–2026 · synthèse produite par l'IA

La crypto n'est pas pour lui un pari financier mais un projet politique : reprendre à l'État le monopole de l'argent. C'est le socle de tout le reste, et c'est un de ses refrains les plus constants — pendant dix ans, dans des termes quasi identiques, il décrit une monnaie non inflationniste, décorrélée de tout État et de tout tiers de confiance, comme « paradigme démocratique extrêmement puissant ». Le grief est structurel, pas conjoncturel : « le fait que les États ont le monopole de l'argent c'est un bug historique insupportable »1. Et il le pousse jusqu'à l'analogie qui révèle son cadre : « les gouvernements n'ont pas le monopole du langage […] il n'y a pas de raison que le gouvernement ait un monopole de l'argent »2. L'argent y est traité comme le langage ou l'éducation — une fonction sociale que l'État a confisquée par accident historique, pas par nécessité. De là sa formule la plus dense, qu'il sait hérétique : « je crois beaucoup à la séparation de l'État et de l'économie […] tous nos malheurs dans les sociétés sont dus au fait qu'on s'occupe de l'économie comme on s'occupait de la religion »3. Le précédent qu'il invoque est explicite : la séparation de l'Église et de l'État, dont la séparation de l'État et de la monnaie serait l'équivalent à notre époque.

Le moteur n'est donc pas la croyance que ça va marcher, mais la volonté que ça marche — et il insiste lourdement sur la différence. C'est le point qu'il martèle dès qu'on le prend pour un spéculateur, dans la même formule d'une année sur l'autre : « moi j'ai pas rejoint le web 3 parce que je crois que ça va marcher, j'ai rejoint le web 3 parce que je veux que ça marche, donc c'est un peu différent »4. Il va jusqu'au bout de la posture : même si on lui prouvait l'échec, il s'y consacrerait quinze ans quand même, parce que ce qui l'intéresse « c'est pas la destination c'est le voyage ». Cette dissociation entre la conviction et l'acte, il l'érige même en méthode d'investisseur — il assume une décorrélation entre sa croyance dans la probabilité de succès et le fait de faire l'investissement. Le sens latent est important : la crypto est pour lui une cause à servir, pas un actif à détenir — ce qui le sépare violemment du reste de l'écosystème et explique son mépris constant pour ceux qui ne veulent « que le prix monte ».

Sur l'objet lui-même, sa thèse-clé est un démontage : le Bitcoin n'est pas une monnaie, et le dire est la condition pour le comprendre. Là où l'écosystème vend « la monnaie du futur », lui tranche — et il le répète à chaque passage sur le sujet : « le bitcoin n'est pas une monnaie, il n'a aucune des caractéristiques de la monnaie »5. Il le prouve par la mécanique, pas par l'opinion : s'il était vraiment une monnaie, le registre de toutes les transactions gonflerait à l'infini et s'écroulerait sur lui-même. Sa requalification est l'or : « Satoshi n'a jamais essayé de faire une monnaie […] il a voulu faire une protection anti-inflationniste […] son inspiration c'est l'or »6. Ce qui fonde la valeur, c'est l'inélasticité absolue de l'offre — un bien parfaitement inélastique, une première dans l'histoire — et une valeur qu'il dit intrinsèque, antérieure à tout usage : « le Bitcoin et l'or sont les deux seuls actifs que je connaisse qui ont une valeur intrinsèque, avant même toute utilité »7. La cible chiffrée découle mécaniquement de l'analogie or : s'il atteint la market cap de l'or, le Bitcoin vaut un million, d'où le binaire « dans 10 ans il est un million de dollars ou il est mort »8.

Ce maximalisme Bitcoin se durcit avec le temps en quasi-religion — et il en a parfaitement conscience. Au début la blockchain est « le nouveau TCP/IP », une promesse d'infrastructure neutre où Bitcoin est une brique parmi d'autres. À la fin, le ton est dévotionnel : « il y a une seule crypto réussie, c'est le Bitcoin, et tout le reste c'est de la merde »9 ; aussi gros que la Déclaration des droits de l'homme ; jusqu'au « merci Satoshi ». Mais — et c'est la profondeur du personnage — il théorise sa propre ferveur au lieu de s'y noyer : « on est vraiment à l'ère religieuse du Bitcoin et il va falloir passer cette phase pour rentrer dans la phase 2 »10. Il sait que la communauté qu'il rejoint est intenable, pleine de maxis ultra-toxiques. Sa figure du fondateur idéal reste l'effacement — le vrai succès d'un truc, c'est quand le fondateur est oublié — ce qui éclaire sa fascination pour un Satoshi anonyme.

La contradiction qui révèle tout est là, et il la pose lui-même, sans la résoudre : l'inflation qu'il combat est aussi, dit-il, le plus grand moteur de richesse de l'histoire. Tout son discours dénonce l'impression monétaire post-Covid comme un vol — « tu te fais voler l'inflation, c'est du vol »11 — au point de ne plus vouloir garder un euro de cash, rien que des assets, le Bitcoin servant de contre-feu, de « check and balance » de la Fed. Et pourtant, à la toute fin du corpus, il retourne sa propre position : « le monde des bitcoiners ne comprend pas, c'est la beauté de l'inflation […] le mécanisme de création de la monnaie par la dette a été le mécanisme de création de valeur le plus impressionnant de l'histoire de l'humanité »12. Ce n'est pas un raté de cohérence : c'est sa pensée qui mûrit et refuse le manichéisme de son propre camp. L'inflation n'est plus un crime, c'est un outil historiquement génial mais désormais corrompu par l'abus — exactement le sismographe d'un homme qui passe du militant au lucide. Le sens latent : il aime le Bitcoin contre les banquiers« les criminels modernes » dont, contrairement à lui sur YouTube, « personne les connaissent »13 — plus que contre la monnaie de crédit elle-même. Le vrai ennemi n'a jamais été l'inflation : c'est le pouvoir discrétionnaire sans contre-pouvoir.

Le danger qui l'« obsède » n'est d'ailleurs pas l'inflation mais son inverse technologique : la monnaie programmable d'État. C'est le glissement majeur de sa pensée, et il est daté : à partir de 2023, le combat devient défensif. Les monnaies électroniques d'État sont « le plus grand danger de la démocratie depuis 150 ans »14, l'outil ultime de censure de masse. Il en décrit la dystopie concrète : faire expirer tes euros, te coller une taxe individuelle parce qu'« on a vu que tu as acheté trop de produits sucrés ». Dans ce cadre, le Bitcoin cesse d'être un investissement pour devenir une assurance vie politique : « avoir une part de son argent qui n'est à aucun gouvernement, c'est une nécessité de sécurité »15. Sa biographie est ici le moteur explicite : la débancarisation, sa carte qui ne passe plus, lui ont fait comprendre qu'« avoir un système financier résistant à la censure, c'était visionnaire »16. La théorie suit l'expérience, jamais l'inverse.

Vis-à-vis du reste de la crypto, son attitude est un mépris argumenté qui masque une foi têtue dans le potentiel non-spéculatif. Le ton est brutal et il y revient sans cesse — altcoins, tokenisation et surtout memcoins, « des scams […] fait par des gens qui organisent la liquidité »17, et au pauvre venu défendre la classe d'actif : « va payer ton loyer en crypto, connard »18. Il diagnostique le mal social : une première vague de sous-intellectuels qui gagnaient beaucoup trop d'argent pour leur propre bien, et un Crypto-Twitter agressif qui sabote l'adoption. Mais sous le mépris, une question constante, presque une obsession : « qu'est-ce qu'on peut faire avec les cryptos qu'on ne peut pas faire sans les cryptos »19. Sa réponse n'est jamais l'argent : des services publics censure-résistants, « le potentiel du web3 est de l'ordre de l'ONU »20. La décentralisation n'a pour lui aucun intérêt en soi — seules comptent ses propriétés. C'est la marque thielienne de sa lecture : il cherche le secret que le troupeau spéculatif ne voit pas.

Le démasquage le plus profond, c'est qu'il finit par déclarer la décentralisation impossible — et continue quand même. Après des années à vendre le « paradigme démocratique distribué », il lâche : « tant que tu n'es pas soit mort, soit membre d'un service de renseignement, soit prêt à disparaître, la décentralisation ça n'existe pas »21. Et il constate, désabusé, que le mouvement est avalé par la finance traditionnelle, donc par les banques, donc par la centralisation. Pire pour son récit fondateur : Satoshi aurait dû être le premier d'une longue série de pirates, et il a juste été le dernier. La grande émancipation a accouché d'un ETF BlackRock. Mais loin de l'abattre, ce réalisme déplace simplement la cible : si la décentralisation pure est inatteignable, la souveraineté devient méritocratique — tout le monde ne saura pas sécuriser, donc certains délégueront. Le rêve égalitaire des débuts mute discrètement en aristocratie de la self-custody : « la solution à tout ça, c'est la souveraineté individuelle »22. Le pirate qui voulait libérer tout le monde finit par admettre qu'il y aura des seigneurs et des serfs de la clé privée.

Enfin, l'angle qu'il assume le plus crûment : la crypto comme école de la responsabilité, jusqu'à la cruauté. Pour lui, la perte fait partie du produit, et c'est un de ses leitmotivs — « si tu as raison tu gagnes de l'argent, si tu as tort, le montant que tu perds c'est le montant de la leçon dont tu as besoin »23, y compris quand sa propre première position fait -95 % en trois semaines et qu'il trouve ça génial. Aucune pitié pour les ruinés : personne ne leur a mis un flingue sur la tempe, « vous êtes juste un cupide abruti qui mérite sa leçon »24. Mais il voit la « dualité horrible » de ce darwinisme : « rendre les gens individuellement responsables de leur connerie, ça va faire des catastrophes individuelles qui vont finir par devenir des catastrophes collectives »25. Le sens latent traverse tout le sujet : pour lui la liberté monétaire est une liberté adulte, qui suppose qu'on accepte d'en mourir. C'est cohérent avec sa vision de l'argent comme épreuve et révélateur — et c'est là que sa crypto rejoint sa philosophie : un outil pour échapper au pouvoir, à condition d'en porter seul tout le poids.

Notes

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